PART OF THE PLAN : La résilience d’un rêveur

 

Janvier 2026. Ça caille dehors. L’hiver est bien là, mais dès qu’on passe les portes du complexe, on change d’ambiance. Ça sent la balle neuve et la gomme brûlée. Le silence ici, ce n’est pas un vide, c’est de la concentration, une sorte d’électricité statique avant l’orage. Sur le court, il y a Matisse. Si vous vous posez cinq minutes pour le regarder, vous allez vite capter son manège. Avant de servir, il regarde le sol, il se met dans sa bulle. Et là, il fait rebondir la balle. Une. Deux. Trois. Quatre… Cinq fois.

Ce n’est jamais quatre, jamais six. Toujours cinq. C’est son rituel, son ancrage pour dire à son cerveau : « Ok mec, c’est maintenant » . Entre les points, c’est pareil, c’est carré. Il fonce vers sa serviette, il s’essuie les mains à chaque fois. Pas forcément pour la sueur, mais pour « reset » le système, pour oublier la faute d’avant et repartir au combat. Sur son poignet, il y a ce gros strap qui ne le quitte jamais, souvenir d’une blessure qui l’a bien saoulé par le passé, et par-dessus, son bracelet bleu électrique. C’est la seule touche de couleur vive sur sa tenue. Son porte-bonheur.

Et quand il sert… Bam. Ça claque fort. Une balle à plus de 200 km/h. Quand tu le vois du bord du terrain, avec son physique athlétique dans sa tenue Adidas, tu te dis que le gars est une machine. Visage fermé, revers à deux mains solide, pas un mot plus haut que l’autre.

On a l’impression qu’il gère la pression comme un pro, qu’il maîtrise ses émotions à la perfection. Mais il ne faut pas se fier aux apparences. À l’intérieur de cette carcasse de sportif, c’est souvent les montagnes russes.

Matisse, c’est un paradoxe. Il est capable de sortir un match de dingue contre un mec bien mieux classé que lui, de jouer jusqu’à ne plus en pouvoir. Et le lendemain ? Il peut se tendre contre un joueur moins fort, juste parce que l’enjeu le consume. Il stresse de fou. Il a cette peur de l’échec qui lui tord le ventre avant d’entrer sur le court. Alors il fait ses exercices de respiration, il essaie de se calmer. Il se bat plus contre lui-même et ses doutes que contre l’adversaire.

Le poids de l’héritage

Faut dire que le besoin de bien faire, il traîne ça depuis petit. Entre 11 et 15 ans, Matisse, c’était du sérieux. Il était dans le top 25 français de son âge, il faisait les tournois Tennis Europe, les Petits As. Il vivait dans sa valise, loin de l’école classique. Mais bon, si vous lui en parlez, il va sûrement être gêné. Il va vous dire avec un sourire en coin : « Arrête, c’est bon, on s’en fout, j’ai pas la grosse tête ». Il est hyper humble avec ça. Il sait qu’il jouait bien, mais il sait aussi ce qu’il a sacrifié pour en arriver là.

Son coach à l’époque, ce n’était pas n’importe qui : c’était son père. Et son père, c’est une figure. Un plongeur acrobatique qui a fait trois fois les Jeux Olympiques : Séoul 88, Barcelone 92, Sydney 2000. Ok, il n’a pas eu de médaille, mais la longévité et le parcours forcent le respect. C’est un monsieur rigoureux, carré. Il a appris à Matisse à bosser dur, à ne jamais tricher avec l’effort. Mais dans tout ça, il a peut-être manqué le côté « papa ».

« Je voulais juste être comme les autres gosses, que mon père me regarde avec fierté, pas juste comme un coach », avoue Matisse parfois, quand il laisse tomber le masque. Il attendait un « bravo fils », un geste tendre. Il recevait plutôt des corrections techniques et des analyses froides. Il a grandi avec l’impression de jamais être tout à fait au niveau de l’exigence de son père.

Et puis y’a eu la Covid. L’arrêt total du monde. Son poignet qui lui faisait mal, les défaites qui s’enchaînaient… le dégoût a pris le dessus sur la passion. Matisse a dit stop. Il a rangé les raquettes. Il se souvient encore de la tête de son père ce jour-là. De l’incompréhension, de la tristesse dans ses yeux. En arrêtant, Matisse a eu l’impression de trahir un truc, de décevoir son père. Ce regret, c’est son fantôme. Le fameux « Et si je n’avais jamais arrêté ? » qui revient le soir quand il n’arrive pas à dormir.

Pas le même délire que les autres

Ce sentiment d’être un peu « hors sujet », il le vit aussi avec notre génération. Matisse, ce n’est pas le mec que vous verrez retourner le dancefloor en boîte le jeudi soir. Ce n’est pas son délire, il ne s’y sent pas à sa place. Il trouve ça superficiel. Pour lui, dans ces endroits-là, tout est basé sur l’apparence, sur le « m’as-tu-vu ». On te juge sur tes sapes, sur ton style, sur ta « cool attitude ». Personne ne cherche à savoir qui tu es vraiment à l’intérieur. Et lui, ce jeu de dupes, ça le met mal à l’aise.

Il préfère le vrai. C’est un hypersensible qui marche à la loyauté. Il a eu quelques galères en amour, il est tombé sur des personnes pas très clean qui lui ont fait du mal alors qu’il cherchait du sérieux. Ça l’a marqué, c’est sûr, ça laisse des traces. Mais il essaie de ne pas devenir aigri. Il prend de la hauteur. Il préfère rester tranquille avec ses vrais potes plutôt que de faire semblant de s’éclater au milieu de gens qui jouent un rôle.

C’est là que ça devient intéressant. Matisse écoute en boucle Lil Tjay, surtout le son « Part of the Plan ». Si on s’arrête aux paroles brutes, ça parle de la rue, d’armes, de « snakes ».

Matisse, ce n’est pas un gangster, on est d’accord. Mais il capte l’énergie du truc. Quand le rappeur dit : « I’m tryna focus on music so pressin’ not part of the plan » (J’essaie de me concentrer sur la musique, la pression ne fait pas partie du plan), ça résonne fort chez lui. Matisse est lucide, il sait qu’il se met une pression monstre tout seul, que c’est son gros défaut. Du coup, cette phrase, ce n’est pas un constat, c’est un objectif. C’est sa quête du « no pressure« . Quand il entend ça, c’est comme une piqûre de rappel : le stress, les angoisses, ça ne doit pas faire partie du plan. Il sent qu’il progresse, qu’il apprend à lâcher prise grâce à ça.

Direction les USA

Aujourd’hui, le tennis est revenu dans sa vie. En voyant des anciens potes partir en université aux USA, il a eu le déclic. « Pourquoi pas moi ? » Il s’est remis au charbon.

Là, il est étudiant en GPRH. Franchement ? Il ne sait pas trop ce qu’il fait là académiquement. Ce n’est pas la passion de sa vie, on ne va pas se mentir. Mais il admet que ça l’a fait grandir, qu’il a appris des trucs sur lui-même, qu’il a mûri. C’était une étape nécessaire.

Mais son vrai projet, il est aux States. Dans 8 mois, il décolle. Il a monté son dossier, sa vidéo est sur YouTube, et il attend que les coachs l’appellent au printemps. Il vise la côte Ouest : Texas, Nevada, Arizona… peu importe, tant qu’il y a du soleil et un défi à relever.

Il est lucide : il ne part pas pour devenir pro, il sait que c’est fini ce rêve-là. Il part pour se construire un avenir, pour les études, pour le lifestyle américain. Peut-être pour devenir coach après. Mais surtout, il part pour se prouver un truc à lui-même : qu’il est capable de réussir seul, loin de chez lui, loin du regard de son père.

Il s’est reconstruit à la salle, il a transformé sa frustration en muscles pour bâtir ce physique athlétique. Il a mal, il doute, il stresse, mais il ne lâche rien. C’est un bosseur, un vrai. Il veut aller là-bas pour battre les meilleurs universitaires, pour montrer qu’il a les crocs. La langue ? La distance ? Même pas peur.

Ace

Au final, Matisse, c’est l’histoire d’un mec qui est tombé, qui s’est fait mal, mais qui s’est relevé. Il a transformé ses regrets en moteur. C’est peut-être un étudiant comme nous en apparence, mais c’est surtout quelqu’un qui a décidé de reprendre le contrôle pour remettre les pièces de son puzzle dans l’ordre.

 

Retour dans la salle. L’entraînement est fini. Matisse retourne derrière la ligne de fond. Il remet son bracelet bleu en place, souffle un bon coup pour virer le stress. Il fait rebondir la balle. Une. Deux. Trois. Quatre. Cinq fois. Le bruit résonne dans le complexe. Il lance la balle haut vers le plafond métallique. Son corps se détend, le bras part. L’impact claque comme un coup de fusil. La balle touche la ligne. Intouchable. Une bombe à 210 km/h. Ace. Matisse baisse la tête, un petit sourire en coin. C’est bon. Il est prêt.